VALEURS DE L'ECONOMIE SOCIALE: DEUX APPROCHES

Professeur Jacques Defourny (photo de l'ULG)
Professeur Jacques Defourny (photo de l'ULG)

On peut dire, sans grand risque de se tromper, que l'économie sociale est un concept mal connu du grand public. Pourtant, malgré ses contours flous, ce pan de l'économie correspond à des réalisations bien concrètes. Les différentes régions et communautés de notre petit Royaume ont des visions parfois différentes de l'économie sociale. Chacun en tout cas s'accorde à voir l'économie sociale comme un ensemble d'activités apportant un plus social. Cet article décrit l'approche la plus courante du concept d'économie sociale.

De manière synthétique, on peut dire qu'il y a deux grandes façons, d'ailleurs complémentaires, de dessiner les contours de l'économie sociale.

PREMIERE APPROCHE: LES TROIS COMPOSANTES ESSENTIELLES

La première conception est la plus facile et consiste à voir trois composantes essentielles dans l'économie sociale :

  1. les entreprises coopératives se référant à un véritable projet coopératif (précision nécessaire car la Belgique est un des rares pays où la plupart des sociétés coopératives n'ont de coopératif que le nom) ;
  2. les mutualités et l'ensemble de leurs activités médico-sociales ;
  3. enfin et surtout les associations (ASBL et associations de fait) ayant une pertinence économique, c'est-à-dire qui produisent des biens ou prestent des services dans le domaine culturel, social, sportif, dans celui de la formation, de la coopération au développement, etc.

L'économie sociale inclut donc bien une large part de l'associatif avec des organisations aussi importantes que Médecins Sans Frontières ou la Croix-Rouge, mais aussi de multiples petites associations, des ONG de coopération au développement, des entreprises d'apprentissage professionnel, des ateliers protégés, des écoles de devoirs, des restos du coeur, des mouvements de jeunesse, etc. Ces activités mobilisent d'ailleurs des moyens considérables (subsides, ressources financières propres, travail rémunéré ou bénévole, infrastructures,...) pour la satisfaction de besoins souvent essentiels.

      

SECONDE APPROCHE: LES PRINCIPES-CLES

La seconde approche de l'économie sociale consiste à souligner les traits qui sont communs à l'ensemble des organisations d'économie sociale, ou qui les rapprochent les unes des autres au-delà de leur grande hétérogénéité.

C'est cette approche qu'a adoptée le Conseil Wallon de l'Economie Sociale (CWES) en la combinant toutefois à la première. En effet, dans son «Rapport à l'exécutif régional wallon sur le secteur de l'économie sociale» (1990), le CWES propose la définition suivante :    
      

« L'économie sociale regroupe les activités économiques exercées par des sociétés principalement coopératives, des mutualités et des associations dont l'éthique se traduit par les principes suivants :
  1. finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que de profit ;
  2. autonomie de gestion ;
  3. processus de décision démocratique ;
  4. primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus ».
 .

Avec la finalité de service on insiste sur le fait que l'activité d'économie sociale est un service rendu aux membres ou à d'autres personnes et non un outil de rapport financier. Le dégagement d'éventuels excédents est alors un moyen de réaliser ce service mais non le mobile principal de l'activité. L'autonomie de gestion vise principalement à distinguer l'économie sociale de la production de biens et services par les pouvoirs publics. En effet, les activités économiques menées par ces derniers ne disposent pas généralement de la large autonomie qui constitue un ressort essentiel de toute dynamique associative. La démocratie renvoie au principe « un homme - une voix » (et non « une action - une voix ») dans les organes souverains et souligne le fait que l'adhésion et la participation aux décisions ne peuvent découler principalement de la propriété d'un capital.

Enfin, le quatrième principe
(primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus) découle assez largement des précédents et, en ce sens, paraît moins essentiel. Il traduit surtout diverses pratiques propres aux coopératives (rémunération limitée du capital, répartition d'excédents sous forme de ristournes aux membres-usagers,...).

De ces précisions conceptuelles, il ressort que les contours de l'économie sociale ne correspondent que très partiellement à ceux du
non marchand. Certes, la partie du non marchand organisée sur une base associative se retrouve pour l'essentiel dans l'économie sociale, mais celle-ci comprend également des activités marchandes organisées aussi bien par des sociétés coopératives que par des associations dont l'activité commerciale est au service de l'objet social (par exemple des entreprises d'apprentissage professionnel, des ateliers protégés ou des Magasins du monde-Oxfam).

EN SAVOIR PLUS

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] Ce texte est extrait d'un article de : Jacques Defourny[1]: Les pistes de l'économie sociale, du secteur non marchand et des services de proximité, in "L'avenir du non marchand. Services publics et associations face au marché global". Ouvrage collectif, coll."Les semaines sociales du MOC", Bruxelles, EVO/MOC, 1996, 133 p.

Docteur en sciences économiques, Jacques Defourny est aussi diplômé de la Cornell University (Master of Public Administration). Après avoir consacré sa thèse aux coopératives de travailleurs, il a élargi son champ de recherche à l'ensemble de l'économie sociale dès la fin des années 80 et a beaucoup contribué à accréditer celle-ci dans le monde scientifique et académique. Sous son impulsion, des progrès considérables ont notamment été réalisés dans l'appréhension conceptuelle et dans la connaissance statistique des associations sans but lucratif, dont l'importance économique était largement méconnue. Il a aussi beaucoup travaillé sur les différentes types d'entreprises formant l'économie sociale d'insertion.

Professeur ordinaire en économie à l'Université de Liège, il y dirige le Centre d'Economie Sociale qu'il a fondé au début des années 90 et qui est aujourd'hui un pôle scientifique majeur en Belgique et à l'échelle internationale. Il préside aussi l' « EMES European Research Network », un réseau qui regroupe une dizaine de centres universitaires de recherche en économie sociale à travers l'Union Européenne.