AUX ORIGINES DU CONCEPT D'ECONOMIE SOCIALE : UNE VIEILLE IDEE NEUVE
Redevenue à la mode depuis peu, l'économie sociale est souvent présentée comme une idée neuve susceptible de résoudre dans une large mesure les principaux problèmes économiques et en particulier celui de l'emploi. Cette approche doit être revue et corrigée : le concept ne peut être qu'une solution économique partielle et l'idée elle-même est loin d'être neuve.
paragraphe
1. UNE DEMARCHE ANCESTRALE
Il est de coutume de situer l'apparition de l'économie sociale au XIXe siècle, ce qui est partiellement inexact : s'il est vrai que les théories et les doctrines se formalisent à partir du début de ce siècle, c'est depuis l'antiquité que des groupes d'individus ont tenté d'améliorer leur condition via des groupements autonomes et égalitaires sinon démocratiques. Retenons l'apparition de premières « coopératives » fruitières dans la région du Jura au VIIe siècle et l'importance des compagnonnages au moyen-âge.
Il faut cependant attendre le XIXe siècle pour que le concept se formalise. La problématique est alors différente de celle que nous connaissons de nos jours, mais il existe un parallèle évident : si aujourd'hui l'économie sociale (re)naît de la difficulté d'avoir accès au marché du travail, il y a 150 ans elle naissait de la volonté des travailleurs de ne pas se faire exploiter et de pouvoir prétendre à un niveau de vie décent à partir du travail fourni. Ces objectifs illustrent parfaitement le pourquoi de la naissance des coopératives de production (exploiter soi-même sa force de travail) ou des coopératives de consommation (maximiser son pouvoir d'achat à partir du salaire obtenu).
2. LES ORIGINES
2.a. LES PENSEURS ET LES UTOPISTES
Dès 1820, des journaux, des réseaux et des sociétés coopératives voient le jour en Angleterre.
En France, les thèses des utopistes (Fourier, Saint-Simon) mèneront aux premières coopératives de production et à la première société mutualiste (à Lyon en 1827).
C'est cependant la date du 24 octobre 1844 qui sera retenue comme le début de l'Histoire coopérative. Il s'agit du jour où fut enregistrée la société des « Equitables pionniers de Rochdale ». Ces tisserands de la région de Manchester, disciples de Robert Owen, ont acté leur pensée dans les statuts et les procès-verbaux des assemblées.
C'est de ces écrits, et en particulier des statuts rédigés en 1843 et 1854, que l'on peut retirer les règles de base ayant guidé ces «pionniers». Passées dans l'Histoire sous le nom de « Principes de Rochdale », ces règles deviendront l'essence même de la coopération et se retrouvent encore aujourd'hui dans l'esprit de l'économie sociale.
Ces principes peuvent être résumés comme suit :
- Nature volontaire. L'acte de l'association est l'émanation de la volonté de ses membres.
- Démocratie. Les membres disposent chacun d'une voix et d'une seule aux assemblées («Un homme, une voix»).
- Autonomie. La gestion de la société est confiée à des gérants élus par les membres, à l'exclusion de toute autre autorité.
- Porte ouverte. L'adhésion et la démission sont libres.
- Education. La société consacre une partie de ses fonds à l'instruction de ses membres.
- Répartition. Les bénéfices sont répartis entre les membres au prorata des opérations avec la société (ristourne coopérative).
- Rémunération du capital. Un intérêt (limité) peut rémunérer le capital, à l'exclusion de toute autre forme de gratification.
- Affectation de l'actif net. En cas de dissolution de la société, l'actif net est réparti au profit d'oeuvres.
2.b LA BELGIQUE S'OUVRE A L'ECONOMIE SOCIALE
L'exemple des tisserands anglais ne touchera la Belgique que bien plus tard ; dans la première moitié du XIXe siècle, ce sont les doctrines françaises qui seront répandues dans notre pays. Dès 1830, un cours d'économie sociale est créé à l'Université de Louvain. Mais ce sera la révolution de 1848 en France qui aura le plus d'impact à travers l'Europe et en particulier en Belgique : des associations à esprit coopératif voient le jour sous forme d'ateliers coopératifs (1849), d'unions de crédit (1848), de boucheries (1850), de brasseries (1850), de boulangeries (1855). Mais ces premières initiatives seront éphémères.
L'idée coopérative ne conserve bientôt plus que quelques adeptes dans une élite de la bourgeoisie. Il faudra attendre la reprise du mouvement démocratique et socialiste d'après 1860 pour que la question des sociétés coopératives retrouve un nouveau souffle.
Parallèlement aux thèses coopérativistes, une réponse à la misère s'organise à la base : cette réponse prend la forme de caisses ou associations de secours mutuel. Souvent issues de milieux d'artisans (tradition de guildes et compagnonnages), ces caisses seront, en 1850, au nombre de 200 pour 68.000 membres. Mais le cadre légal est défaillant : une première loi, en 1851, sera un échec dans la tentative de régulariser ces initiatives.
3. CROISSANCE
3.a. LES SECTEURS D'ACTIVITE
Compte tenu de la motivation initiale, les principaux secteurs d'activité vont de soi :
- Alimentation (pouvoir consommer mieux et plus) ;
- Secours mutuel et pharmacies (accès aux soins de santé) ;
- Banques (pouvoir épargner) ;
- Assurances (pouvoir s'assurer et assurer l'avenir de sa famille).
La volonté de propager l'idée coopérative explique, par ailleurs, une présence importante dans la presse et l'édition.
L'importance de ces secteurs est difficile à cerner, car les statistiques sont quasiment inexistantes avant 1908.
Notons deux écoles dans la démarche coopérative :
- Une politique de prix élevés assurant des moyens d'action importants ;
- Une politique de petits prix dans des coopératives qui par leur militantisme parviennent néanmoins à réaliser un bénéfice.
3.b. COOPERATIVES NEUTRES, COOPERATIVES DE PRODUCTION ET COOPERATIVES DE LOGEMENT
A partir de 1881 apparaissent une série de coopératives dites neutres. La plupart sont créées par des fonctionnaires essayant d'insuffler l'esprit de Rochdale au sein de l'univers vaste des agents de l'Etat. Mais ces initiatives se heurtent à la réaction de ces agents qui ne voudront voir dans ces coopératives que le seul aspect commercial et l'avantage pécuniaire de la ristourne.
A noter toutefois que les premières pharmacies coopératives sont « neutres » : les pharmacies populaires (1892).
Depuis l'apparition du mouvement coopératif, les coopératives de production sont minoritaires. La plupart d'entre elles sont d'ailleurs liées aux coopératives de consommation dont elles assurent en partie l'approvisionnement. Peu d'initiatives voient le jour en dehors de ce cadre.
Ce phénomène particulier à la Belgique demeurera jusqu'à nos jours une constante.
La plupart des écrits consacrés à la coopération en Belgique relèvent au demeurant cette situation sans avancer d'explication satisfaisante.
Plus présente dans le paysage belge, les coopératives de logement apparaissent après la première guerre mondiale. L'initiative en revient essentiellement aux mouvements syndical, mutualiste et coopératif, avec un objectif de conquête du droit à l'habitat autre que celui de la propriété individuelle.
3.c. LES ORGANISATIONS MUTUELLISTES
Avec la loi du 23 juin 1894, les caisses de secours mutuel bénéficient enfin d'un cadre légal permettant de développer leurs activités. L'essor et la structuration des organisations mutualistes vont s'accompagner des premiers subsides publics, précurseurs d'une fonction principale de redistribution solidaire.
4. REGROUPEMENTS ET CONCENTRATIONS
L'EFFICACITE DU MODELE ET LA PROPAGATION DES IDEES
Loin d'être une économie de deuxième ordre, le mouvement coopératif s'est avéré particulièrement efficace et novateur dans la première moitié du XXe siècle. Partant d'une base locale, l'organisation coopérative est passée rapidement à un fonctionnement régional puis national. S'arc-boutant sur un poids économique qui justifiera l'appellation de « tiers secteur », l'économie coopérative innovera dans le secteur de la consommation en inventant le succursalisme (intégration des fonctions de gros et de détail).
Bien que le terme d'économie sociale tende à être oublié (il resurgira au milieu des années 70), la propagation des idées coopératives bat son plein au début du XXe siècle et prend de multiples formes : presse, livres, mouvements de coopératrices, supports destinés aux enfants, congrès... Cette propagande efficace, alliée à des implantations locales très fortes, va assurer une rente de situation aux coopératives et leur faire perdre peu à peu leur dynamique.
5. CRISE DES ANNEES 30 ET REORGANISATION
La crise économique, et ses 600.000 chômeurs, amènera une baisse importante de la consommation.
De cette crise surgira une restructuration des piliers traditionnels sous la direction de la Société Générale Coopérative (mouvement socialiste) ou de la Fédération Nationale des Coopératives Chrétiennes (mouvement chrétien).
6. APRES LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE
6.a. LA RECONSTRUCTION
Au sortir du conflit mondial, le pouvoir d'achat des consommateurs va lentement mais sûrement s'accroître de même que la demande de produits nouveaux et variés. Pour répondre à cette demande, les coopératives de consommation vont diversifier leurs activités, étendre les gammes de produits. Mais, déjà, on sent une baisse de la pratique coopérative et de la fidélité au magasin familial.
6.b. LES ANNEES 50 ET LE TOURNANT DE 1958
Le système coopératif est alors à son apogée, comme l'illustre la création, le 20 juillet 1955, du Conseil National de la Coopération. Organisme d'avis et d'études, le C.N.C. fut chargé d'agréer les « vraies » sociétés coopératives et est, depuis lors, le garant du respect des principes coopératifs de base.
Mais dès le début des années 50, le « self-service » a fait son apparition en Belgique. Cette formule, combinée avec une demande de plus en plus diversifiée, va générer les chaînes de grands magasins.
En 1958, la « loi de cadenas » bloquant les implantations commerciales est levée. C'est le début des grandes surfaces, le plus souvent établies à des endroits géographiquement stratégiques.
7. CONCURRENCE ET DECLIN
7.a. DEVELOPPEMENT DES GRANDES SURFACES
Profitant d'une mobilité plus grandes des personnes, les grandes surfaces s'installent dans les grands centres, ou dans leur périphérie, et exercent un attrait certain sur la clientèle traditionnelle des coopératives. A cette concurrence, les coopératives de consommation n'opposeront qu'une résistance basée sur l'immobilisme.
7.b. LA PERCEPTION NEGATIVE DES COOPERATIVES
Déjà fragilisées par les problèmes évoqués, les coopératives auront de surcroît à souffrir d'une image négative au niveau des acteurs économiques et financiers. Cette image est le résultat des nombreuses dérives et abus qu'a engendré une législation coopérative trop souple et trop accessible (notamment en terme de fonds propres).
Ce phénomène de « fausses coopératives » utilisant l'outil coopératif sans en respecter l'éthique a fini par installer un réflexe de méfiance, en particulier du secteur bancaire, envers ce type de sociétés jugées peu fiables et peu sérieuses. La réforme, en 1991, de la loi sur les sociétés coopératives visera à corriger cette situation, et empêcher les abus évoqués.
8. DISPARITION ET SAUVETAGE
8.a. FEBECOOP ET F.N.C.C.
En l'espace de quinze ans, les coopératives de consommation vont être presque intégralement balayées.
A partir des années 70, les deux mouvements traditionnels, sous la direction de leurs coupoles FEBECOOP (Fédération Belge des Coopératives) et F.N.C.C. (Fédération Nationale Des Coopératives Chrétiennes), vont tenter de sauvegarder ce qui peut l'être : l'assurance, la banque et le secteur des pharmacies. A noter cependant que le secteur alimentaire de la F.N.C.C. subsistera, via l'EPECE à Ciney, jusqu'au début des années 90.
8.b. LES BASES D'UN RENOUVEAU
S'adaptant aux conditions d'un marché de plus en plus dur et progressivement de dimension européenne, les secteurs ainsi sauvegardés vont s'adapter et parfois se développer d'une manière impressionnante (pharmacies). Un changement de nom accompagnera le plus souvent une démarche nouvelle qui est, par la force des choses, plus économique (Maison des Mutualistes devenant Multipharma, la Prévoyance Sociale devenant P&V, la COB-BAC devenant BACOB').
9. LE RENOUVEAU : LA NOUVELLE ECONOMIE SOCIALE
9.a. DES NOUVELLES COOPERATIVES A LA NOUVELLE ECONOMIE SOCIALE
Dès la fin des années 70, le renouveau de l'économie sociale va toucher la Belgique, et plus particulièrement la Région wallonne.
Les effets de la crise économique ont été les catalyseurs de ce mouvement : l'emploi se fait rare et le danger d'exclusion définitive du monde du travail pour une partie de la population se précise.
Face à cette situation, une dynamique va se développer, avec des objectifs précis :
- Se créer un emploi autogéré ;
- Renforcer la solidarité entre les acteurs économiques et diminuer les inégalités entre ceux-ci ;
- Répondre à des besoins nouveaux et/ou non satisfaits, en particulier ceux de populations réputées peu solvables ;
- Développer une action favorisant l'environnement, le recyclage de matériaux ;
- Tendre vers la démocratie et la responsabilisation collective.
Diverses initiatives se développeront à partir des années 80 dans cette dynamique (cf. infra). Mais si l'esprit coopératif est bien présent, la forme juridique ne l'est pas toujours. Le choix de l'A.S.B.L. est notamment fréquent, entre autres pour cause d'absence totale de capitaux de départ.
Le terme de « nouvelles coopératives » laissera dès lors progressivement la place à celui de « nouvelle économie sociale ».
9.b. UNE NOUVELLE PISTE POUR L'EMPLOI
Présenter l'économie sociale comme solution universelle à l'emploi est à la fois totalement exact et parfaitement utopiste. Exact car, au contraire de l'économie capitaliste, l'économie sociale peut se donner comme objectif principal la création d'emplois tout en restant cohérente avec elle-même.
Rappelons en effet, et ce n'est pas inutile, qu'une entreprise dite capitaliste a comme objectif principal, sinon unique, le profit et en particulier la justification des capitaux investis via la rémunération de ceux-ci.
Dans ce contexte, le travail humain n'est qu'un facteur de production comme un autre (peut-être plus gênant car les machines ne sont pas syndiquées..).
L'entreprise d'économie sociale, quant à elle, va se doter d'objectifs prioritaires par rapport au profit et, s'il y a profit, va l'utiliser à des fins autres que la seule rémunération du capital. Dans ce contexte d'entreprise, l'objectif de création d'emplois, en particulier pour les « exclus » du monde capitaliste, apparaît possible.
Reconnaissons cependant les limites quantitatives de ce secteur : à court terme il est déraisonnable d'imaginer des dizaines de milliers d'emplois nouveaux...
NOTES DE BAS DE PAGE
L'article qui suit est extrait de l'ouvrage : L'économie sociale et son Vade-mecum, sous la direction de Anne Janssen et Jean-Pierre Pollénus, Institut E. Vandervelde/FEBECOOP, Editions Labor, 1997, pages 10 à 19.