2006: LE BATEAU IVRE DE LA MONDIALISATION

Cette journée d'étude fait partie des quatres événements organisés par la FeBISP à l'occasion de ses dix ans. Pour sa dixième journée d'étude, la FeBISP a organisé un colloque international afin de mesurer les enjeux de l'action sociale et associative au niveau local au global.

INTRODUCTION

Philippe Defeyt, Bernard Francq, Sylvain Bertrand et Florence Lesfrenne
Philippe Defeyt, Bernard Francq, Sylvain Bertrand et Florence Lesfrenne

L'inégalité sociale, il faut la dénoncer ; elle ne l'est pas assez ! Après avoir retracé une époque florissante au cours de laquelle depuis 1850, tout était mis en place et progressait (sécurité sociale, progrès économique et social, revenus minima).

PHILIPPE DEFEYT ET LA DEBACLE DES ANNEES 90

Philippe Defeyt
Philippe Defeyt

Philippe Defeyt nous a montré dans quelle débâcle nous nous sommes fourrés depuis les années 90, synonymes de véritable rupture.

Cet état peut être aisément illustré par trois indicateurs :

  • l'augmentation de 80% du prix du logement entre 1995 et 2005 ;
  • le prix du mazout multiplié par 3 ;
  • la stagnation du pouvoir d?achat (augmentation de 1% en 10 ans).

Plusieurs facteurs n'ont pas été pris en compte par les politiques. L'un des plus importants pour notre intervenant est la chute de la taille moyenne des ménages et de son impact sur le pouvoir d'achat. La politique du logement, par exemple, a fait fi de cette fragmentation.  

Les inégalités ? Elles sont criantes...

  • au début des années '90, le salaire minimum correspondait à 56% du salaire moyen. En 2006, il ne correspond plus qu'à 44% ;
  • différence au niveau des revenus de la pension pour lesquels le secteur privé est largement déficitaire par rapport au secteur public;
  • différence aussi entre hommes et femmes. De plus, les minima sociaux sont systématiquement inférieurs à la norme de pauvreté ;
  • au bas de l'échelle sociale, les inégalités sont encore plus flagrantes : à revenu égal, certains ont accès au logement social, d'autres pas. Ceux qui y ont droit y consacrent en moyenne 21% du revenu moyen alors que ceux qui n'y ont pas droit y laissent 32%. Le bas de l'échelle sociale est particulièrement soumis aux inégalités sociales mais inégalement...

Comment expliquer notre capacité collective à ne pas voir ces inégalités ?

Si les analystes s'acharnent à démontrer que la croissance économique continue, trop peu d'entre eux se penchent sur la (in)sécurité sociale. Philippe Defeyt a attiré notre attention sur la nécessité de construire un indicateur d'insécurité sociale. On constate une corrélation positive entre le degré de bonheur et la perception de la sécurité. Quand on sait que 3% des revenus existants suffiraient pour remonter tout le monde au-dessus du seuil de pauvreté, il est temps de se lancer dans les propositions :

  • donner des avantages fiscaux aussi aux bas revenus ;
  • élaborer une véritable politique du logement accessible à tous ;
  • individualiser tous les revenus et les augmenter plutôt que de multiplier les aides coûteuses et inefficaces (chèque mazout, article 27).

FLORENCE LEFRESNE ET LES DESTINS DES MODELES SOCIAUX EUROPEENS

Florence Lefresne
Florence Lefresne

Les modèles européens justifient la mise en place de certaines réformes au plan national. Deux modèles animent le paysage européen :

  1. Le modèle britannique : La flexibilité de la relation salariale explique un chômage britannique au taux peu élevé de 5%. Mais qu'on ne s'y trompe pas : les trois quarts des emplois ont été créés dans le secteur public et sont des temps partiels, le plus souvent féminins. Les faibles chiffres du chômage sont imputables à un nombre très élevé d'inactifs reconnus en incapacité de travail (2,7 millions de personnes, soit le double du nombre de chômeurs). Les emplois « jeunes » sont de très basse qualité, de très courte durée et à temps partiel. Le destin des travailleurs est très incertain, le droit au travail n'existe plus. La rupture du contrat de travail est si aisée qu'il y a peu de recours aux contrats à durée déterminée et à l'intérim (6% contre 17% en moyenne en Europe). Les chiffres, en apparence éloquents, sont factices car ils ne garantissent pas un niveau de vie décent pour tous, loin de là. Le « miracle » britannique est donc un leurre, le marché du travail étant profondément inégalitaire.
  2. Le modèle scandinave : une grande flexibilité salariale qui ne permet pas de garantir la sécurité d'emploi. Les Suédois présentent un taux d'indemnisation record du chômage avec 90% du salaire antérieur garanti pendant 4 ans. Mais parallèlement, on assiste à une diminution de la population active. Au Danemark, on constate une forte rotation de l'emploi et un contrôle des effets d'aubaine : les emplois « aidés » ne sont accordés que s'ils ne dépassent pas un certain pourcentage d'emplois dits normaux.

Chaque modèle engendre ses propres effets pervers. Est-il dès lors possible d'instituer « un modèle social européen » ?

Difficile à envisager sans coordination des systèmes de protection sociale et sans véritable stratégie européenne pour l'emploi. Il faudrait une véritable clarification des modèles sans envisager leur simple alignement. Il y a bien eu des tentatives de mise en place d'une stratégie de coordination mais les orientations de politique économique nous rappellent que tout cela a un coût et qu'il est impossible de traiter cette question indépendamment d'un choix de politique économique. Tant que les questions économiques seront au centre de l'Europe, il sera impossible de construire une Europe sociale.

BERNARD FRANCQ ET LE POIDS DE L'INCERTITUDE URBAINE

Bernard Francq
Bernard Francq

Dans son intervention intitulée, « L'urbain, la nouvelle question sociale », Bernard Francq nous dépeint le poids de l?incertitude urbaine. Les raisons de cette incertitude sont quadruples.

  1. La ville ne se limite plus ; il y a porosité des frontières. On assiste à un véritable effacement du clivage ville/campagne ;
  2. même si des initiatives positives existent, elles ne sont que rarement transférables d'une ville à une autre ;
  3. le rapport au temps dans les villes est devenu incertain : entre déplacements et mobilité, nous cherchons à saisir ce qui fait le temps de la ville ;
  4. la ville est encore incertaine parce que l'individu moderne est pris entre deux feux : l'altérité et la recherche de l'isolement.

Quels sont les défis urbains aujourd'hui ? En ville, trois grands types de tensions se combinent, bombardant la participation démocratique et citoyenne :

  • opposition entre une démarche descendante à celle qui part des ressources et demandes locales. On mobilise des moyens en espérant leurs retombées positives sur les habitants ou on mène des actions de proximité visant la défense et l'amélioration du cadre de vie ;
  • tension des processus discriminatoires. Que fait-on avec la marginalité, la précarité ? Autrement dit, avec ceux qui sont en dehors ? Comment les faire rentrer dans le système ? ;
  • tension d'une division spatiale plus ancienne oppose le centre à la périphérie rendant inefficace toute tentative de solidarité.

Pour sortir de cette situation, Bernard Francq propose six axes d'action :

  • une volonté politique publique de collégialité des décisions. Autrement dit, il est temps de se mettre à travailler ensemble ;
  • de la transparence, une prise de décision commune dans l'élaboration des projets ;
  • laisser une place plus importante à l'information et à la communication ;
  • une prise en compte de la durabilité des projets pour une meilleure cohérence ;
  • une pratique effective de participation des habitants ;
  • une liaison indispensable entre le lieu où se déroule l'action et l'action elle-même pour créer du lien social.

THOMAS COUTROT ET LA MISE HORS-JEU DE LA DEMOCRATIE

Gabriel Maissin et Thomas Courtrot
Gabriel Maissin et Thomas Courtrot

Thomas Coutrot s'est attaché à nous dépeindre la mise hors-jeu de la démocratie dans un monde où le capitalisme mondialisé creuse sans cesse les inégalités. Il ne s'agit pas d'une crise de notre système capitaliste qui se porte très bien au contraire et qui est caractérisé par des marchés internationaux dominants présentant un système de liquidité parfaite. Les possesseurs d'argent se retrouvent dans une position forte par rapport à ceux, comme les travailleurs, par exemple, qui n'ont pas cette possibilité de mouvement parce qu'ils sont attachés à leur cadre de vie. Si les salariés ont un emploi, celui-ci est sans cesse menacé. Et « l'apparemment stable » peut se déstabiliser d'un seul coup. Trois conséquences majeures :

  1. la précarisation (les travailleurs sous CDI, par exemple)
  2. le chômage qui concerne toutes les entreprises qui n'offrent pas un taux de rentabilité de 15% ;
  3. l'exclusion, elle vise principalement les travailleurs faiblement qualifiés.

Et le pouvoir politique de se voir réagir difficilement à un pouvoir économique fort. Le capitalisme néo-libéral triomphe dans sa cohérence mais produit ses propres externalités : des inégalités sociales, des disparités environnementales (destruction de l'environnement), politiques (déclin de la démocratie), économiques et financières. Pour y faire face, de nouveaux mouvements sociaux apparaissent ; ils se regroupent pour la plupart sous la bannière altermondialiste. Mouvements de contestation des institutions financières nationales et transnationales, mouvements écologistes, mouvements d'économie solidaire. L'expression de cette résistance du corps social ne met toutefois pas à mal le capitalisme néolibéral, renforcé dans son pouvoir économique. Et Thomas Coutrot de conclure que le système ne se met pas en réflexion, assuré de sa belle réussite économique. Mais le système financier mondial pourrait connaître prochainement une crise très grave engendrée par le niveau d'endettement records des Etats-Unis. L'occasion peut-être de le réformer, de lui imposer de nouvelles règles ?

GABRIEL MAISSIN ET L'ACTION SOCIALE

Gabriel Maissin et Philippe Defeyt
Gabriel Maissin et Philippe Defeyt

Et l'action sociale dans ce paysage ? Gabriel Maissin cerne trois figures de l'usager des services sociaux :

  1. l'indigent, dans une logique d'assistance ;
  2. le revendiquant, dans la logique de résistance du 19ème siècle ;
  3. l'ayant droit, dans la logique sociale du 20ème siècle.

Et demain, allons-nous accepter d'entrer dans une logique du client ? Nos économies nationales perdent de leur substance et les sociétés se fractionnent ; c'est le phénomène de mondialisation. Un pied dans l'Etat social actif, nos sociétés sont cependant encore à l'étrier de l'Etat-providence.

La réflexion sur le système capitaliste lui-même est inexistante ; on a beau pointer du doigt les inégalités et les externalités, l'économie n'est plus en discussion. On ne procède plus à une analyse économique alors que la compréhension exacte de son fonctionnement pourrait déjà nous amener vers des pistes de solution.

Dans ce contexte de réflexion, Gabriel Maissin a tenu a rappeler la place du secteur non marchand. Il représente 42% des Etp en Belgique. Ce score atteste que le secteur couvre de plus en plus de besoins, en offrant une palette de fonctions de plus en plus variées. Il n'est pas question, par cette croissance, de créer un mouvement de contestation du système ; c'est une contractualisation dans le cadre des nouvelles missions qui se développent dans la fonction publique. Mais le non marchand aura encore une longue route à parcourir s'il veut s'inscrire dans un débat politique afin de défendre une vraie logique partenariale.

POUR EN SAVOIR PLUS