aller au contenu

INTERVENTION DE MARIE-FRANCE JEANJEAN : RENDRE LES STAGIAIRES AUTONOMES ET RESPONSABLES DE LEUR PARCOURS

LE PUBLIC

le public duquel je m'occupe en alphabétisation et dans les groupes de formation de base en ISP à la Chôm'Hier est un public composé de personnes de 18 à 50 ans, aux origines et aux parcours très différents et multiples (gens scolarisés, d'autres pas ; expérience professionnelle au pays ou en Belgique, d'autres pas ; ...). Ces divers parcours donnent lieu à des représentations souvent très divergentes de l'apprentissage, du fonctionnement de la vie en société et du monde du travail et très souvent peu adaptées au mode de fonctionnement de la Belgique et peu efficientes sur le terrain ici.

 

MISE EN ROUTE DES FORMATIONS ET MISE EN PLACE DE LA METHODOLOGIE

En ISP, il s'agit de préparer les stagiaires à un monde du travail très normatif où les règles sont généralement très implicites. La première étape du travail est de faire réfléchir les stagiaires sur le cadre dans lequel ils se trouvent sur base de leurs expériences personnelles . Cette première étape permet de recadrer les représentations de l'apprentissage, de la vie dans la société belge et du monde du travail qu'ils ont et de préciser un certain nombre d'informations qu'ils approfondiront dans le cours de vie sociale qui est primordial à ce stade du parcours de formation en ISP. Des compétences, les stagiaires en ont, mais, bien souvent ils n'en ont pas conscience et de plus, ils manquent de repères appropriés à la Belgique (ex. : regarder dans les yeux, être proactif, ...). C'est donc tout un travail d'information et de réflexion qu'il faut mener. Les formations en ISP sont soumises à un contrat, elles donnent lieu à un défraiement, il y a des sanctions qui peuvent s'avérer très lourdes si le contrat n'est pas respecté, ... C'est pourquoi, lors des sélections déjà, une explication du contrat, des contraintes liées à la formation prévient les stagiaires qu'il ne suffira pas d'être courageux et de bonne volonté mais qu'il faudra également mettre en place des éléments comportementaux et relationnels particuliers.

La méthodologie que j'utilise a dû être réfléchie pour prendre en compte de façon positive et dynamique les différentes données de départ : le temps très court des formations, la diversité du public et le cadre ISP dans lequel s'inscrivent ces formations d'alpha et de formation de base. Dans les objectifs, il faut faire progresser les stagiaires du point de vue de la langue et des mathématiques, mais pas seulement. Il faut également que les personnes réalisent les contraintes dans lesquelles leur parcours va s'inscrire.

Dans la stratégie choisie, il faut préparer les stagiaires à s'inscrire dans un parcours ISP, ce qui entraîne la nécessité d'une maîtrise consciente de ses propres moyens d'apprentissage, de la compréhension de ce que le système va attendre d'eux, c'est-à-dire une réussite dans une formation qualifiante et une entrée à long terme dans le monde du travail, ainsi qu'un sens critique permettant au stagiaire de mobiliser les bonnes compétences au bon moment.

Dans le travail que j'effectue avec les stagiaires, tout est dans tout : la réflexion et l'action sont couplées le plus souvent possible.

L'alpha et les formations de base ont toute leur raison d'être dans la mesure où sont travaillées de façon critique les compétences transversales nécessaires à la réussite d'un parcours en ISP. Les notions de savoir-être, de savoir apprendre et la maîtrise de la connaissance du secteur ainsi que la langue sont d'une manière certaine des outils, des compétences transversales qui ne pourront que servir de façon efficace la réussite d'une FQ pour un public peu scolarisé et peu armé a priori pour s'inscrire dans le contexte socioéconomique de la société belge actuelle.

Ça veut dire quoi apprendre à parler et écrire le français en quatre mois? C'est former des gens à un objectif précis et très limité. On pourrait penser que c'est du temps perdu de faire réfléchir les stagiaires sur les compétences transversales (réflexion de stagiaires : On va encore faire ça longtemps?), mais c'est du temps gagné pour plus tard, c'est un temps essentiel sur le " C'est quoi apprendre? ".

L'intérêt de cette pédagogie stratégique est de donner réellement les outils de l'émancipation et de l'autoréflexion. Cette manière de faire tient compte non seulement de la spécificité du public en formation en ISP, mais elle répond également aux objectifs poursuivis qui est d'amener les stagiaires à se réaliser et se projeter comme des personnes autonomes, responsables et critiques dans leur apprentissage. A ce niveau de cours en alpha et en formation de base, les compétences en français et en mathématiques sont bien entendu des compétences transversales au même titre que le savoir-être, le respect du règlement, ... Cette pédagogie permet au stagiaire l'adaptation à autre chose : autre environnement, autres formateurs, autres contextes, ... Cette pédagogie permet de mettre de côté les questions de hiérarchie formateurs/formés : tout le monde participe à la même équipe, rame dans le même sens.

Par exemple, je pars d'un des articles du règlement de la Chôm'Hier qui dit que "pour que la formation soit considérée comme réussie, il faut un comportement adapté à la formation dans le cadre d'un parcours d'insertion socioprofessionnelle". Les stagiaires se retrouvent par petits groupes de 3 ou 4 personnes pour réfléchir à ce que cela veut dire dans un temps imparti imposé. Ils sont mis en situation de recherche pour déterminer ce que le système attend d'eux. Ils sont déjà en situation de devoir gérer un travail de groupe, se mettre d'accord sur l'organisation, décider comment noter leurs idées, trouver une solution quand ils ne sont pas d'accord, décider ensemble si les propositions de chacun sont pertinentes par rapport à l'objet de la réflexion, ...

A l'issue du temps imposé, une confrontation des idées des différents groupes se fait et l'on note au tableau toutes les idées de chaque groupe en vrac, en demandant des reformulations aux personnes intéressées, pour être sûr que chacun comprenne bien la même chose pour le même item. S'ensuit une observation du tableau et un retour à la question de départ : "Qu'avons-nous fait ?" Cette étape réflexive permet de vérifier que chacun a bien compris les objectifs du travail. Elle permet aussi de s'interroger sur ce qui a été fait. Les stagiaires remarquent que, présentées de telle manière, les idées semblent brouillonnes et mélangées. Suivant ce constat, je leur demande ce qu'ils proposent de faire. Très vite, il apparaît qu'ils sont tous d'accord pour opérer un tri et un classement.

Une nouvelle fois, je les remets en recherche et en questionnement en leur demandant comment ils comptent opérer. De la réflexion et de la confrontation des idées apparaissent plusieurs chemins possibles pour trier tous ces items. Chacun expose la manière dont il aimerait travailler en expliquant le pourquoi de son choix. Les groupes se forment en fonction du choix de chacun et le travail de tri et de classement se met en route, chacun suivant son chemin. Ce sont les stagiaires qui, cette fois déterminent le temps dont ils auront besoin pour finaliser leur tri. Cette opération demande de se positionner par rapport au sens de ce qui est demandé, de réfléchir sur les liens entre les idées, de repenser le tri en fonction de la ligne d'horizon qu'est l'ISP, ... Au terme du temps réclamé par les stagiaires, un bilan est fait pour voir s'ils ont atteint leur objectif de tri. Bien souvent, ils se rendent compte qu'ils ont sous-estimé le temps nécessaire et la notion d'organiser son travail dans un temps imparti prend forme tout doucement dans leur tête.

Au terme du travail de tri, un échange est opéré à partir de la présentation par les sous-groupes devant la classe de leurs résultats respectifs et du degré de satisfaction qu'ils ont du résultat. Suite à cette étape, un consensus de groupe se négocie sur la manière de présenter et de comprendre les compétences transversales de comportement telles qu'elles seront évaluées  par les stagiaires eux-mêmes en cours de formation.

Si ces personnes sont mobilisées de cette manière en alpha et en formation de base, elles auront acquis les compétences transversales suffisantes à une entrée et un parcours positif en FQ, même si du niveau de l'acquisition de "matière" tout n'est peut-être pas acquis, mais les stagiaires auront les moyens d'y arriver de façon efficace.

Pourquoi faire réfléchir les stagiaires sur les compétences transversales : pour donner sens à la matière et comprendre le cadre ISP dans lequel ils se situent. Ce sera en nommant les compétences transversales que les stagiaires se donneront les moyens de les développer et de se les approprier. Réfléchir sur les compétences transversales permet déjà de les développer. Le centre nerveux de réflexion est le groupe qui, au plus il va être hétérogène, au plus nous amènera des représentations différentes et donc des sujets de réflexion axés sur des expériences multiples et à plusieurs niveaux. Les différences de niveau, les origines plurielles, les personnalités particulières me semblent être une richesse à laquelle il faut veiller dans la constitution des groupes en formation. Les éléments porteurs du groupe sont le partage et la confrontation des représentations, des idées, des expériences. Cette approche mêle donc le processus avec le résultat. Cet apprentissage de la contextualisation de la formation n'est que peu pris en charge par les formations qualifiantes et est indispensable pour une inscription à long terme des stagiaires dans une dynamique autonome et proactive dans le monde des formations et du travail.

PLONGEONS DANS LA FORMATION

Suite à cette première étape, les stagiaires ont compris la manière de travailler et se sont approprié cette méthodologie. Ils sont donc prêts (à des degrés divers) à plonger dans la formation, ayant pris conscience du cadre ISP dans lequel ils allaient travailler.

La deuxième étape est donc de mettre les stagiaires en projet et de présenter ce qui les attendra au terme de la formation : la présentation d'une épreuve intégrée face à un jury extérieur. Cette mise en projet fait que les stagiaires sont actif, ont reçu "la piqûre", n'arrêtent plus de travailler : ils se mettent eux-mêmes au centre de leur apprentissage, ayant compris que sans action, sans monopolisation de leur énergie, rien ne se fixerait. En alphabétisation le sujet de cette épreuve pourrait être la présentation de son projet professionnel en se basant sur des informations précises quant à la description des métiers et en argumentant de façon réfléchie le choix de telle ou telle orientation. Ce type d'épreuve en fin de module les fait entrevoir qu'il ne suffira pas de se comporter comme à l'école en faisant de petits exercices de çi de là, mais qu'il s'agit d'une réelle mise en danger personnelle devant un jury extérieur et qu'il s'agit d'u réel enjeu par rapport à une entrée en FQ ou à un emploi. Dans un tel projet, les stagiaires se remettent eux-mêmes directement au centre de leur formation.

Le processus de travail est le même que celui mis en place de façon préalable sur les compétences transversales : mise en questionnement sur ce qu'il faut travailler à réfléchir en sous-groupes, mise à l'épreuve et confrontation avec le groupe entier, tri des priorités et des choses à travailler, coévaluation du travail, ...

RETOUR A LA THEORIE

La méthodologie que j'utilise en ISP au vu de ce que je viens d'exposer plus haut est une démarche d'autosocioconstruction : elle met l'accent sur le rôle des interactions sociales multiples dans la construction des savoirs. Le groupe en tant qu'acteur est un levier pédagogique qui permet d'adapter le rythme de la formation au rythme de chaque groupe. Le stagiaire est mis en projet. Les mises en situation sont concrètes et demandent au stagiaire un véritable travail d'adaptation à son environnement. Le groupe est mis constamment en attitude de recherche et de questionnement, ce qui suppose une approche métacognitive. La pédagogie est différenciée dans la mesure où chaque stagiaire est conscient de l'objectif et doit l'atteindre à partir de ce qu'il est et de ce qu'il connaît déjà. Ils doit mettre le doigt sur les compétences qu'il a à travailler.

Le travail du formateur est donc un travail de "régisseur-pompier". C'est lui qui est garant des limites du rappel du cadre, de la mise en place et du rappel des moyens à mettre en ?uvre. Il doit avoir en tête tous les objectifs de la formation et rester attentif à suivre chacun tout en menant l'ensemble du groupe. Il doit sans cesse revoir la progression vers les compétences en fonction des besoins et des caractéristiques de chacun et du groupe entier. C'est au formateur à arbitrer les priorités de travail, de s'assurer qu'il part bien de ce que les stagiaires connaissent déjà et de mettre sans cesse du sens dans tous les apprentissages.