aller au contenu

INTERVENTION PATRICK DEZILLE : UNE DEMARCHE SPECIFIQUE POUR UN PUBLIC ISP

Vaste programme.

Par cet exposé, je vais tenter, en toute humilité, d'apporter un éclairage à cette question qui traverse le secteur de l'ISP depuis de nombreuses années. Et excusez-moi si vous avez parfois l'impression que j'enfonce des portes ouvertes, j'en serai extrêmement ravi.

Comme Vincent vient de le préciser, nos actions s'inscrivent dans un cadre fortement différent des processus classiques, que ce soient la formation initiale, de Promotion sociale, ou la formation professionnelle développée par les Classes moyennes ou les secteurs professionnels.

Pour mieux comprendre la spécificité de notre démarche, il n'est pas inutile de réinterroger ce concept de « formation » et de s'accorder sur comment nous désirons l'appliquer.

La sémantique peut nous aider. Je ne vous apprendrai rien, l'action de « Formation » renvoie directement au verbe former qui, dans son acception habituelle signifie « donner une forme ». Mais ceci peut s'accomplir de différentes façons, pas si anodines que ça. Permettons-nous une approche artistique pour illustrer ce processus.

Tel sculpteur entaille, à coup de burin son bloc brut. Il dégrossit, forme par défaut, retirant çà et là de la matière pour arriver à la forme qui lui convient, qu'il trouve esthétique, qui l'émeut.

IL FORME PAR SOUSTRACTION

Tel autre, au contraire, prend une masse de matière malléable et, par ponction mais aussi par ajout de matière, construit une forme qui, au final, sera également esthétique à ses yeux.

IL FORME PAR TOUCHES SUCCESSIVES COMBINANT APPORT ET RETRAIT

Un autre, enfin, composera un moule dans lequel il coulera une matière qui ne pourra prendre que la forme prédéfinie.

IL FORME PAR CONTRAINTE

Vous me direz, à juste titre, que ces manières de former dépendent de la matière première, de sa souplesse, de ses propriétés physiques. Effectivement. Est-ce à dire que cela ne nous concerne pas, nous qui travaillons avec, oserais-je dire, un matériau humain ? Je n'en suis pas sûr du tout. Car l'action du « formateur », celui qui forme, donc, a un sens, une direction qui façonne. Le processus qu'adopte le formateur est essentiel. Il induit le résultat final. Le matériau impose le choix de l'outil, pas la manière de l'utiliser. Le formateur a donc une responsabilité primordiale, mais pas exclusive, dans la démarche de formation.

Dans mon analogie artistique, nos sculpteurs agissent sur de la matière pour en faire des objets. Nous, formateurs, agissons avec des personnes, des êtres humains, avec l'ambition d'en faire des sujets. Cette affirmation éteint-elle la réflexion ? Il serait illusoire de le croire. Car les déclinaisons sémantiques à partir de notre radical de base « forme » donnent également des mots comme « formater », « conformer », « conformité »... qui confine au... « conformisme »... Aïe !

Alors, nous, formateurs, allons-nous « formater » les personnes qui entrent dans nos processus de formation ? Leur imposer un format plutôt qu'une forme ? Sommes-nous réellement à l'abri d'un formatage ?

Notre secteur est tiraillé entre plusieurs pôles générant de multiples tensions permanentes. Les discours ambiants actuels induisent, au sein même de notre secteur, des dynamiques qui méritent d'être interrogées. Je ne reviendrai pas sur l'activation et la contrainte, Gabriel en a suffisamment parlé.

Par ailleurs, les employeurs affirment haut et clair que des milliers d'emplois ne trouvent pas acquéreurs(souvenons-nous des 4.000 emplois dans le secteur de la fabrication métallique annoncés lors du crash de VW Forest, ou des 14.000 emplois soi-disant vacants dans la distribution... alors que 3 semaines plus tard Carrefour annonce la fermeture de 16 magasins). Qu'il faut donc préparer les demandeurs d'emploi à s'adapter à l'offre disponible. Certains politiques relaient cette vision, et ambitionnent de faire se rencontrer l'offre et la demande, et promeuvent ainsi une insertion directe et efficace, au besoin avec un coachingindividualisé, concept fort à la mode. Pudiquement dit, il faut développer l'« employabilité » de demandeurs d'emploi.

Ceci nous intéresse au plus haut point car ce discours vient confronter et conforter, ce que nous affirmons sans arrêt : « Notre travail se centre sur la personne elle-même ». Mais est-ce bien toujours le cas ? Ne développons-nous pas, parfois, des processus de formation aboutissant à offrir aux employeurs des individus « employables », je dirais même, par provocation, « clé sur porte », « utilisables directement » ?

J'entends d'ici les protestations horrifiées... et j'espère grandement que cette intervention en suscitera encore bien d'autres, car, justement, ces protestations sont, à mon sens, parfaitement légitimes. N'est-ce pas, à ce niveau précis que se situe cette fameuse « spécificité » que nous ne cessons de mettre en avant ? Car, finalement, à quoi voulons-nous aboutir par nos processus de formation ? A faire de bons petits soldats allant vaillamment au front de l'emploi ? A produire de bons petits travailleurs interchangeables ? Non, trois fois NON !

Un de nos leitmotivs seriné à chaque étage de notre secteur est « rendre la personne autonome ». Mais est-ce réellement ce qui nous réunit ou est-ce une antienne lancinante, une déclaration d'intention qui nous réconforte, un moyen de nous donner bonne conscience, alors que, sous couvert d'autonomie, nous travaillons à rendre les gens « employables », « conformes », « adaptables » ? Qui d'entre nous ne s'est jamais interrogé s'il fallait plutôt adapter le processus de formation au groupe accueilli ou que ce soit plutôt le stagiaire qui devait s'adapter à la formation ?

Je crois, pour ma part, que ce concept d'autonomie n'est pas suffisant, ou plutôt qu'il peut être réducteur, occultant, ou incluant, bien d'autres dimensions développées par les formateurs au travers de leurs actions. Rendre une personne autonome n'est pas suffisant. Saura-t-elle, toute « autonome » qu'elle soit,

comprendre le courrier qu'elle reçoit d'une institution ou administration,
analyser la situation dans laquelle elle se trouve,
dégager les marges de man?uvres dont elle dispose, ce qui suppose avoir perçu, compris, analysé et interrogé les logiques, dynamiques et processus développés autour d'elle...
Aussi, je pense que la spécificité de notre démarche ISP n'est pas de rendre la personne autonome, mais, à l'instar d'une typologie pas suffisamment consciemment utilisée, d'en faire des CRACS : des Citoyens, Responsables, Actifs, Critiques et Solidaires !

En effet , la spécificité de nos actions ne réside pas dans la spécificité de notre public. Nous tentons, nous participons à l'émancipation de la personne en développant son inscription dans la cité, en l'incitant à dépasser la posture de l'assisté, en lui permettant de se situer, en lui rendant parfois des clés de citoyenneté, fréquemment niées par des statuts dévalorisants.

Car ce n'est qu'en comprenant les dimensions du cadre dans lequel on évolue et les logiques et dynamiques qui s'y développent, que nous pouvons identifier les marges de man?uvre qui nous permettent d'agir.

Nous agissons également avec la personne, et non sur ou pour la personne, à sa place. Dans nos processus, la personne garde le libre choix de ses actions ou positions, et même parfois, et nous le verrons cet après-midi, devient véritablement actrice de son propre processus de formation, ce qui nous distingue énormément de beaucoup d'autres processus de formation plus traditionnels. Mais ce qu'elle fait, elle le fera dans la meilleure connaissance possible des effets et conséquences de ses actes.

A l'opposé de la connotation passive, négative, restrictive de l'« employabilité », nous poussons les personnes à interroger et s'interroger sur le sens de ce qui leur est demandé. Non pas critiquer pour critiquer, mais interroger pour comprendre et se situer. C'est fondamental. Travailler les représentations est donc, à mes yeux, essentiel.

Enfin, tous nos processus, centrés sur la personne comme nous l'affirmons toujours en préambule, sont collectifs et, à l'encontre du « moi d'abord » et du « chacun pour soi », développent l'échange, le partage d'expérience et de bonnes pratiques. ?uvrer et réfléchir ensemble en confrontant les points de vue, prendre en considération les réalités de l'autre, ont une incidence sur cette solidarité, indispensable, qui permet de se construire non pas contre l'autre, quel qu'il soit, mais avec l'autre, grâce à l'autre. Loin des discours stigmatisants et culpabilisants, nos processus sont bâtis sur et autour de la notion de « faire ensemble ».

C'est pourquoi, et l'on rejoint ici les fondements mêmes de cette « éducation permanente », ferment de base de nos actions, plus que viser l'acquisition de l'autonomie, nous nous efforçons, par nos actions de formation, non pas de formater notre public, mais de l'émanciper, dans le sens de le rendre Citoyen, Responsable, Actif, Critique et Solidaire (les fameux CRACS) afin de pouvoir continuer à progresser, à évoluer.

Voilà la réelle spécificité de notre démarche et de notre secteur.

Et pour revenir à ma métaphore artistique de tout à l'heure, je ne crois pas que nous soyons l'un de ces sculpteurs, même d'une installation dynamique, qui, tout compte fait, ne reflète que l'intention de l'artiste. Nous ne sommes pas plus le peintre pointilliste dont l'?uvre ne s'apprécie et ne prend sens qu'avec énormément de recul.

Je crois, plus simplement, que nous sommes de fabuleux jardiniers, laborieux, travaillant d'arrache-pied à enrichir le terreau, le terrain, organisant progressivement et patiemment pour que les plants, quels que soient le moment ou l'état dans lequel ils nous arrivent, puissent se développer, s'épanouir... sans nous.

De simples catalyseurs, sans qui les transformations ne s'opéreraient pas... ou très difficilement.

Je vous remercie de votre attention.